En 1842 et 1843, une importante crise oppose les confréries de Charité de l’Eure à leur nouvel évêque, Mgr Nicolas Olivier. L’affrontement, qui concerne plusieurs dizaines de confréries, dépasse largement de simples querelles entre Charitons et curés. Il met en jeu la place des confréries dans la vie religieuse et sociale des villages de l’Eure.
À cette époque, les Charités sont profondément implantées dans le département. En 1842, on compte 554 confréries pour environ 700 communes : près des trois quarts des communes de l’Eure possèdent donc une Charité. Elles jouent notamment un rôle essentiel lors des funérailles, en accompagnant les morts et leurs familles, en portant le cercueil, en participant aux prières et en accomplissant différents rites.
Une réforme voulue par l’évêque
Arrivé à la tête du diocèse d’Évreux en 1841, Mgr Olivier souhaite réformer profondément le fonctionnement des Charités. Il estime que certaines d’entre elles ont pris trop d’indépendance à l’égard du clergé et interviennent dans des domaines qui doivent, selon lui, relever du curé.
En février 1842, il adresse aux curés plusieurs instructions. Les Charités doivent notamment rester dans les limites de leur paroisse pour les inhumations, ne plus faire adorer la Croix elles-mêmes et ne plus chanter ou réciter d’offices dans les maisons mortuaires sans la présence d’un prêtre. Elles ne doivent pas non plus intervenir dans la fixation des tarifs d’inhumation ou dans la gestion des ornements religieux.
Ces décisions touchent directement aux pratiques traditionnelles des Charitons.
Une résistance qui s’organise
Une partie des confréries refuse de se soumettre. Le port de la croix, de la bannière, du chaperon et des torches, les chants et les prières auprès des défunts deviennent des signes de résistance. Les funérailles constituent naturellement le principal point de confrontation puisque c’est précisément dans ce domaine que les Charités exercent leur fonction traditionnelle.
Dans certaines communes, les affrontements prennent une ampleur considérable. À Brionne, par exemple, les anciens Frères continuent à accompagner les morts et organisent même des inhumations lorsque l’accès à l’église leur est refusé. À Berthouville, une cérémonie funéraire donne lieu à une scène particulièrement spectaculaire avec sonnerie des cloches, chants et rassemblement de la population.
La crise oppose alors non seulement les Charités au clergé, mais aussi les confréries à certaines autorités administratives, tandis que plusieurs maires prennent leur défense.
Une révolte très concentrée dans certaines régions
Toutes les Charités de l’Eure ne participent pas à la contestation.
Sur les 554 confréries recensées en 1842, 236 ne laissent pas de trace de difficultés importantes, tandis que 258 se soumettent au moins momentanément aux décisions de l’évêque. Les Charités effectivement dissoutes ou dispersées ne représentent qu’environ 11 % du total, soit 60 confréries.
La contestation est surtout concentrée dans certaines régions de l’Eure : les arrondissements de Bernay et de Pont-Audemer regroupent 76 % des Charités révoltées, alors qu’ils ne représentent que 35 % des Charités du département. L’étude fait apparaître une zone particulièrement résistante correspondant aux régions du Roumois, du Lieuvin et du pays d’Ouche, où les confréries sont particulièrement anciennes et nombreuses.
La crise ne se règle d’ailleurs pas en quelques semaines. Les grandes vagues d’agitation ont lieu au printemps 1842 et 1843, mais certaines résistances se prolongent plusieurs années.
Pourquoi les Charitons résistent-ils ?
L’étude montre que les motivations des Charitons sont beaucoup plus profondes qu’une simple opposition à un nouvel évêque.
Les confréries défendent d’abord une tradition ancienne, parfois vieille de plusieurs siècles. Elles considèrent que leurs coutumes constituent une part essentielle de l’identité de leur communauté. Elles insistent également sur leur rôle auprès des morts et sur la solidarité entre confrères.
Dans une requête adressée à l’évêque en mars 1842, plusieurs Charités expliquent que leurs pratiques funéraires expriment le respect des morts et la solidarité entre les familles. Être accompagné jusqu’à sa dernière demeure par ses frères et ses proches constitue pour eux un honneur particulier.
La Charité représente donc à la fois une confraternité religieuse, une institution locale et une communauté de solidarité.
Une institution au cœur de la vie des villages
Les Charitons occupent également une place importante dans la société locale.
L’étude estime à environ 6 000 le nombre de Frères en activité dans l’Eure à cette époque. Ils appartiennent principalement à la paysannerie propriétaire, à l’artisanat, au commerce et à la bourgeoisie rurale et urbaine. Beaucoup exercent également des responsabilités municipales.
Cette proximité explique en partie le soutien dont bénéficient les Charités. Dans certaines communes, les maires eux-mêmes sont membres des confréries ou entretiennent avec elles des liens étroits. Le conflit devient ainsi aussi une question d’autonomie locale, les communautés villageoises défendant leurs usages face à une autorité diocésaine qui souhaite les uniformiser.
Une population souvent favorable aux Charités
La population intervient également dans le conflit. Dans plusieurs communes, les habitants prennent le parti des Charitons et assistent en nombre aux cérémonies.
À Brionne, la résistance populaire est particulièrement forte. Lorsque l’administration tente de remplacer les anciens Frères par des porteurs, elle rencontre d’importantes difficultés. En mai 1843, un enterrement organisé avec les anciens Frères rassemble même plus de 1 500 personnes.
La presse locale suit également l’affaire et contribue à faire connaître les événements.
La fin de la révolte
Face à la résistance, les autorités adoptent progressivement une attitude plus prudente. Le préfet de l’Eure, notamment, constate qu’il est difficile de remplacer les Charitons dans leurs fonctions funéraires et qu’une confrontation directe risque d’envenimer la situation.
Les confréries connaissent alors plusieurs évolutions. Certaines acceptent le nouveau règlement diocésain. D’autres conservent certaines de leurs anciennes pratiques sous une forme adaptée. Enfin, plusieurs Charités se transforment temporairement en sociétés civiles, conservant une partie de leurs fonctions et de leurs membres mais en dehors du cadre religieux.
À terme, cependant, les Charités qui subsistent dans le diocèse d’Évreux sont placées sous la dépendance des curés, conformément au règlement de 1842.
Une page importante de l’histoire des Charités
Pour Michel Bée, la crise de 1842-1843 révèle donc bien davantage qu’un conflit entre des Charitons et leur évêque. Les confréries défendent leur indépendance, leurs traditions, leur place dans la communauté et leur rôle auprès des morts.
Elles constituent des groupes profondément enracinés dans les villages, où se mêlent religion, solidarité, mémoire des ancêtres et vie sociale. Leur résistance montre également combien les pratiques funéraires occupent une place centrale dans la société rurale de l’époque.
Cette « révolte des Charités » constitue ainsi un épisode particulièrement révélateur de l’histoire des confréries de l’Eure et de leur place dans la vie des communautés normandes au XIXᵉ siècle.
Source : Michel Bée, La révolte des confréries de Charité de l’Eure en 1842-1843, Annales de Normandie, 24ᵉ année, n°1, 1974, p. 89-115.
Pour consulter l’article :
/https://www.persee.fr/doc/annor_0003-4134_1974_num_24_1_6310